Le couteau laguiole est indissociable de Thiers !

Publié le par André Chassaigne

Observations transmises dans le cadre de l'enquête publique sur la demande d’indication géographique « couteau de Laguiole », déposée par le Syndicat des fabricants aveyronnais du couteau de Laguiole

André CHASSAIGNE, député du Puy-de-Dôme

La présentation de la proposition de cahier des charges déposée par le Syndicat des fabricants aveyronnais du couteau de Laguiole portant sur la création d’une Indication géographique « couteau de Laguiole » appelle de ma part plusieurs observations et interrogations sur la validité des informations présentées et les objectifs recherchés par les déposants :

  1. Quant à la présentation historique insuffisante et biaisée du couteau laguiole, écartant l’essentiel des conditions historiques de son maintien et de son développement aux XIXème et XXème siècles, à la continuité dans le temps de sa production et aux origines de son succès commercial,
  2. Quant au non-respect des attendus de la loi sur la création d’Indications Géographiques au regard des caractéristiques qui doivent être tirées essentiellement du périmètre géographique mentionné,
  3. Quant à l’imbrication et aux échanges continus entre les deux bassins dans la production des couteaux laguiole, et à l’indispensable recherche de complémentarité à travers une IG commune aux territoires de Laguiole et de Thiers afin de répondre aux enjeux de protection des productions nationales de qualité et de l’origine.

1. Le cahier des charges ne revient pas en détail sur les origines du couteau laguiole et son développement. Or son histoire est particulièrement riche et complexe. Elle se fonde sur les liens très étroits entretenus dès le milieu du XIXème siècle entre un bassin thiernois devenu depuis plusieurs siècles le principal lieu d’implantation de l’activité coutelière en France et les quelques couteliers laguiolais. Cette histoire est bien renseignée. Elle trouve surtout son ancrage dans le voisinage de fabriques d’acier et de la force motrice des chutes d’eau. C’est particulièrement le cas de la région thiernoise, qui dès le XVIème siècle compte quelques 170 maîtres couteliers, et plus de 500 maîtres couteliers et 5000 ouvriers au XVIIIème siècle.

Au XIXème siècle, la coutellerie française s’est surtout développée autour de Thiers, à partir de couteaux de région. Sur la base de partenariats avec des couteliers commerçants des régions concernées, ils étaient destinés à être vendus sur les foires et dans les quincailleries locales. Grâce à son organisation, ses innovations, sa capacité de production et sa capacité à travailler à la marque de ses clients, Thiers a ainsi porté l’essentiel de la fabrication et du développement de ces couteaux, y compris le couteau laguiole.

Ainsi, le premier dépôt de marque d’un couteau laguiole a été fait au tribunal de commerce de Thiers, par la coutellerie Roddier-Fauchery, le 27 août 1868, ce qui démontre déjà l’importance du développement de la fabrication de ce couteau au regard de l’intérêt porté au dépôt d’une marque. C’est en 1890 qu’une correspondance entre le Maire de Laguiole, Monsieur Salettes, et Camille Pagé, auteur de « La coutellerie depuis l’origine jusqu’à nos jours », dévoile la position de la coutellerie à Laguiole au XIXème siècle avec les noms des couteliers installés et le type de couteaux produits. Les couteaux fabriqués à Laguiole ne sont manifestement pas dénommés « laguiole » et ne semblent pas correspondre à des couteaux fermants, mais plutôt à des couteaux à lame fixe comme le « Capuchadou ». Toutefois les Laguiolais connaissaient bien les couteaux fabriqués à Thiers par le passage des colporteurs thiernois en Aveyron, et le maire souligne d’ailleurs la qualité des couteaux de Thiers dans sa correspondance avec Camille Pagé.

En 1860, guère plus de quinze personnes travaillent en coutellerie à Laguiole, en comparaison des plus de 12 000 ouvriers et couteliers thiernois.

Surtout, la plupart des sources historiques présentant le parcours du couteau laguiole témoignent du lien très étroit entretenu entre le bassin thiernois et la région de Laguiole pour maintenir et développer la production du célèbre couteau. Si ce sont les Thiernois qui ont baptisé les couteaux à formes particulières vendus dans le nord Aveyron du nom de Laguiole, c’est avant tout pour eux pour assurer une différenciation vis-à-vis de multiples autres modèles de couteaux régionaux fabriqués également dans les ateliers thiernois (l’Issoire, l’Yssingeaux, l’Aurillac, le Suisse, l’Alpin…)

Cela ne signifie pas qu’il n’y avait pas alors de coutellerie à Laguiole, mais simplement que la fabrication des couteaux avait massivement lieu à Thiers. D’ailleurs, les couteliers aveyronnais ne mentionnaient pas sur leur publicité et leurs catalogues l’appellation laguiole, mais bien « X à Laguiole » du nom de la famille ou de la société. Ils visaient en ce sens avant tout à valoriser leur propre nom tout en vendant indistinctement des produits fabriqués en petit nombre à Laguiole, mais massivement à Thiers, à travers les foires, et même à concourir aux expositions, et y glaner des médailles. Le rapport qualité/prix et le savoir-faire thiernois permettant de travailler au service des autres « à la marque » a progressivement rendu marginal les productions fabriquées à Laguiole et a permis de répondre à la demande en coutellerie dans la région de Laguiole ainsi que dans une zone de chalandise grandissante, le modèle ayant un succès croissant.

Ainsi, le bassin thiernois est intimement lié à Laguiole depuis au moins 1868.

Cette imbrication coutelière se poursuivra jusqu’à la Première Guerre mondiale qui marquera un premier coup de frein à la fabrication à Laguiole et dans sa région (mais pas du commerce du couteau Laguiole !),  jusqu’à l’arrêt total de toute fabrication à Laguiole en 1950.

Entre 1950 et 1985, soit pendant 35 ans, il ne se fabriquait plus de couteaux à Laguiole. Durant ces trente-cinq années, les couteliers thiernois ont continué à en produire, sauvant ainsi l’appellation laguiole et permettant aussi le maintien du commerce local avec la vente dans les commerces laguiolais de coutelleries des produits intégralement fabriqués dans le bassin thiernois. 

Thiers n’a pas seulement permis le développement industriel et technologique du laguiole : il l’a sauvé.

Ce n’est qu’à partir de 1987 (après une première expérience de réimplantation en 1985: une entreprise « Le couteau de Laguiole » fondée par 4 jeunes formés à Nogent et à Thiers - qui achetaient leurs fournitures à Thiers pour exercer) qu’une initiative de plus grande ampleur poussée par les élus locaux et des investisseurs Laguiolais voit le jour. Ils reprennent une société thiernoise en difficultés (Mazelier-Chaize) pour transférer le savoir-faire, les machines et outillages (marteaux-pilons, découpoirs, outillages de fabrication du laguiole) afin de créer la SARL Laguiole devenue Forge de Laguiole, et base du redémarrage de la production à Laguiole qui se poursuit aujourd’hui.

Toutefois, avec ce redémarrage, les liens entre couteliers et sous-traitants se poursuivent entre les deux zones de production, chaque coutellerie ou magasin créé à Laguiole continuant de se fournir soit en produits finis laguiole fabriqués à Thiers, soit en étant aidé dans ses productions avec des pièces détachées ou des savoir-faire thiernois.

Aussi, la présentation parcellaire et biaisée de l’historique du couteau dans le cahier des charges de l’indication géographique, s’appuyant sur un « couteau de Laguiole » produit depuis toujours à Laguiole, et en tirant « l’essentiel » de ses caractéristiques est sans aucun rapport avec la réalité historique de l’origine et du développement du couteau Laguiole. Elle ne peut en aucun cas servir d’appui à la démarche d’indication géographique engagée, au risque de tromper dès le départ sur les intentions réelles de ses promoteurs.

 

2. En 2012,  je me suis fortement engagé dans les débats sur la construction du chapitre IV de la loi n°2014-344 du 17 mars 2014  relative à la consommation portant sur l’extension des indications géographiques (IG) aux productions artisanales et industrielles, en défendant une définition stricte et objective de l’IG, permettant non seulement de respecter les exigences du droit international et de l’article 22 de l’accord sur les aspects des droits de propriété qui touchent au commerce au sein de l’OMC, mais aussi au droit commercial européen, afin de ne pas ouvrir de contentieux qui seraient au final contraires aux objectifs de protection et de garanties visées pour nos productions nationales.

Ainsi, le texte de loi est particulièrement clair quant au lien entre l’origine géographique du produit visé et sa qualité ou ses caractéristiques. Ainsi l’article L721-2 du code de la propriété intellectuelle prévoit : « Constitue une indication géographique la dénomination d'une zone géographique ou d'un lieu déterminé servant à désigner un produit, autre qu'agricole, forestier, alimentaire ou de la mer, qui en est originaire et qui possède une qualité déterminée, une réputation ou d'autres caractéristiques qui peuvent être attribuées essentiellement à cette origine géographique. Les conditions de production ou de transformation de ce produit, telles que la découpe, l'extraction ou la fabrication, respectent un cahier des charges homologué par décision prise en application de l'article L. 411-4. »

La courte présentation historique ci-dessus (qui pourrait être enrichie !) vient directement contredire la présentation du cahier des charges sur les deux points principaux justifiant la création d’une IG : la délimitation de la zone géographique au territoire « dans  la  Région  Occitanie, département de l’Aveyron centrée sur le village de Laguiole avec un rayon de 30 kilomètres environ » (soit 24 communes) ainsi que les principales caractéristiques du couteau (couteau pliant, lame de type yatagan ou lame bourbonnaise pointe centrée) qui en seraient essentiellement issues.

Par ailleurs, l’appui du cahier des charges sur les facteurs naturels, les caractéristiques paysagères ou rurales du territoire concerné par l’aire géographique paraissent plus relever de la volonté de construire une forme de « communication et de marketing territorial », que d’une réelle volonté de décrire objectivement la réalité imbriquée et commune de la tradition coutelière des deux territoires laguiolais et thiernois.

 

3. L’imbrication et les échanges continus entre la région laguiolaise et le bassin thiernois dans la production des couteaux laguiole sont totalement et volontairement écartés du cahier des charges proposé, alors même qu’il s’agit d’une réalité non seulement historique, mais qui se poursuit aujourd’hui. Ainsi, tous les fabricants aveyronnais de couteau laguiole continuent de travailler ou d’assurer la formation de leurs couteliers avec des entreprises du bassin thiernois : par le biais de pièces détachées, de fournitures industrielles, de prestations de découpage, de traitement thermique, d’émouture, de manches… Le savoir-faire est également le fruit des formations assurées à l’AFPI/CFAI de Thiers, après avoir été transmis en 1994 par un meilleur ouvrier de France formé à la Maison des Couteliers de Thiers.

A travers le cahier des charges présenté par le Syndicat des fabricants aveyronnais du couteau de Laguiole, les initiateurs de ce projet d’indication géographique entendent poursuivre une stratégie de rupture entre les fabricants de couteaux laguiole des deux territoires, sans justification relative à l’origine ou à la qualité des produits. Par ailleurs, cette tentative, s’appuyant sur les ressorts d’une communication parcellaire, pour ne pas dire malhonnête, ne porte aucune analyse sur les impacts potentiels : sur les marchés et les chiffres d’affaires concernés par le couteau laguiole aujourd’hui ; sur l’emploi (plus de 250 emplois directs dans la fabrication de couteau laguiole iniquement dans le bassin thiernois), sur les impacts dans la lutte contre la contrefaçon et les produits d’importation, sur le devenir de l’innovation, de la formation aux métiers de la coutellerie…

Seule la mise en perspective d’un travail collectif et d’une coopération efficace entre les deux territoires peut permettre de protéger et développer efficacement l’artisanat et l’industrie coutelière française, en s’appuyant sur la construction d’une indication géographique commune à la région de Laguiole et au bassin thiernois pour le couteau laguiole.

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article